Transition numérique en Guinée : « Nous confondons consommation de technologie et souveraineté numérique », dixit sans filtre le Pr Gayo DIALLO

De Conakry à Bordeaux, en passant par le Minnesota aux Etats-Unis, le Professeur Gayo Diallo est une figure incontournable de la recherche en informatique et en santé numérique. Expert international reconnu en Intelligence Artificielle Symbolique et ICT4D, il livre ici une analyse systémique et sans concession de l’écosystème numérique guinéen. Loin des polémiques stériles, il déconstruit les mécanismes d’une « capitulation intellectuelle » face aux bailleurs de fonds et plaide pour une stratégie endogène, rigoureuse et souveraine. Entretien.

D’entrée, pourriez-vous retracer votre parcours académique et professionnel jusqu’à votre poste actuel ?

Pr Gayo Diallo : Mon parcours est le fruit de la méritocratie républicaine et de la mobilité académique internationale. Après un Bac Mathématiques, j’ai été formé à l’Institut National d’Informatique d’Alger (ex-CERI et actuel ESI), pôle d’excellence continental en Informatique. J’ai poursuivi mon cursus en France et en Suisse par un Master Européen en Technologies des Systèmes d’Information, suivi d’un Doctorat en Informatique à l’Université Joseph Fourier de Grenoble.
J’ai gravi tous les échelons académiques standards : vacataire, moniteur d’enseignement, attaché temporaire d’enseignement et de recherche à Grenoble, puis chercheur post-doctoral à la City University de Londres sur des projets européens de web sémantique appliqué à la santé. En 2009, j’ai intégré l’Université de Bordeaux comme Maître de conférences, avant d’obtenir mon Habilitation à Diriger des Recherches (HDR) en 2019. Depuis 2022, je suis Professeur des Universités, spécialisé en IA symbolique appliquée à la santé publique. Je codirige une équipe de recherche labellisée d’une quarantaine de membres et interviens régulièrement à l’international, notamment aux États-Unis (Université du Minnesota), en Ontario au Canada (Université de Waterloo et de York) et en Afrique via l’association AI4Africa que je co-anime pour promouvoir l’excellence scientifique sur le continent. Nous venons d’organiser avec l’ENSEA à Abidjan la 7ème édition de l’Ecole Tournante BI&SemWeb sur les Sciences de Données pour le Développement Sociétal, du 17 au 19 décembre.

Parlons du numérique en Guinée. Malgré le déploiement de la fibre optique, de nombreuses zones restent enclavées. Quel est votre diagnostic ?

Pr Gayo Diallo : Il faut distinguer l’infrastructure de transport (le Backbone) de l’accès réel (la boucle locale). Dire que la fibre est « arrivée » alors que le dernier kilomètre n’est pas raccordé à l’usager final est un abus de langage. Si la bande passante internationale de la Guinée a progressé (passant de quelques Mbps à des capacités plus robustes), elle reste en deçà des standards pour une population de 14 millions d’habitants, surtout si l’on vise des applications critiques comme la télémédecine ou l’e-banking.
Le problème est surtout structurel. Nous dépendons encore trop massivement d’un seul point d’atterrissement (câble ACE). La redondance via un second câble sous-marin est une urgence de sécurité nationale qui a pris trop de retard. Se plugger au câble 2Africa, du consortium de partenaires mondiaux dirigé par Meta, comprenant notamment Bayobab (groupe MTN), center3 (stc), CMI, et Orange pourrait être une option intelligente à envisager. De plus, la souveraineté numérique repose sur le stockage. Le datacenter national inauguré récemment, avec une capacité estimée autour de 100 To, est sous-dimensionné pour l’ère du Big Data. À titre de comparaison, une stratégie de souveraineté exigerait des capacités en pétaoctets (Po) et surtout un calculateur public pour la recherche, qui est inexistant aujourd’hui.

Actuellement, nous assistons à des restrictions sur les réseaux sociaux, poussant les usagers vers les VPN. Quelles sont les conséquences de cette pratique ?

Pr Gayo Diallo : C’est une catastrophe silencieuse en matière de cybersécurité. L’adage est connu : « Si c’est gratuit, c’est vous le produit ». En poussant massivement la population et l’administration vers des VPN gratuits, nous ouvrons nos terminaux à des acteurs tiers qui peuvent capter, analyser et revendre nos métadonnées (Deep Packet Inspection).
Sur le plan économique, c’est un frein majeur pour nos PME. Mais le plus inquiétant réside dans notre « score » de maturité numérique. Selon les index du GSMA (association mondiale des opérateurs mobiles), la Guinée peine à décoller avec un score de maturité mobile avoisinant les 40/100, loin derrière le Sénégal (51) ou l’Afrique du Sud (71). La souveraineté ne se décrète pas en bridant internet, elle se construit en maîtrisant ses flux de données. Aujourd’hui, nos Call Data Records (métadonnées d’appels) et notre géolocalisation sont essentiellement entre les mains d’opérateurs privés étrangers. C’est là que réside la véritable vulnérabilité stratégique.

La Guinée a récemment organisé le Transform Africa Summit (TAS). Quel regard portez-vous sur cet événement ?

Pr Gayo Diallo : Le TAS a été un succès diplomatique et événementiel, mais le bilan technique est plus mitigé pour la Guinée. Accueillir le sommet est une chose, peser sur les décisions de Smart Africa en est une autre. J’ai regretté l’absence de leadership technique guinéen dans les comités d’experts ou le comité ministériel qui sont appelés à définir les feuilles de route continentales.
Nous avons servi de vitrine pour des solutions souvent importées (comme la plateforme Telemu de marchés publics inspirée et importée du modèle rwandais) plutôt que de mettre en avant une ingénierie locale. Un sommet réussi aurait été celui où la Guinée aurait annoncé un financement acquis et autonome pour son second câble sous-marin ou une stratégie nationale de données, plutôt que de simples intentions. Il faut sortir de la cosmétique pour aller vers le contenu.

Quel est votre avis sur le projet WARDIP, financé par la Banque Mondiale ?

Pr Gayo Diallo : Le WARDIP (West Africa Regional Digital Integration Program) illustre parfaitement ce que j’appelle le « paternalisme financier ». Il y a une confusion sémantique volontaire : on parle de « projet de la Banque Mondiale », mais il s’agit d’un crédit, donc d’une dette contractée par l’État guinéen et les 3 autres états africains concernés par le projet. C’est l’argent du contribuable guinéen.
Le problème est l’efficience de cette dépense. Souvent, une part significative de ces budgets repart vers les bailleurs sous forme d’honoraires de consultants internationaux ou d’achats de solutions clés en main, au lieu de renforcer le tissu économique local. Dans le cadre d’une étude concernant l’accompagnement à la Guinée sur le numérique par les partenaires internationaux, j’ai récemment interpellé la coordination du projet sur des enjeux liés à la nécessité d’éviter les doublons avec d’autres fonds (AFD, Enabel, PNUD) et sur la genèse de la demande. Cela est resté sans réponse, malgré ma relance, traduisant une forme de mépris que ces acteurs ont pour le partage d’information. La Guinée doit définir ses besoins avant d’aller chercher l’argent, et non laisser l’offre de financement dicter sa stratégie numérique, de manière souvent chaotique et désordonnée.

On parle beaucoup de la plateforme DHIS2 dans la santé. Quelle est la réalité du terrain ?

Pr Gayo Diallo : La « digitalisation » de la santé en Guinée est un terme souvent galvaudé. On confond informatisation bureautique et système d’information de santé. Le DHIS2 (District Health Information Software) est une recommandation certes de l’Organisation Mondiale de la Santé à l’usage des pays dits à ressources limitées, en ce qui concerne la collecte de données agrégées de santé, mais elle pose la question de la localisation de nos données épidémiologiques les plus sensibles. Sont-elles hébergées en Guinée ou sur des serveurs en Norvège ou aux États-Unis ?
Plus largement, la gestion des financements internationaux (Fonds Mondial, Gavi) pose question. Des montants colossaux (plus de 160 millions de dollars pour les grandes pandémies) sont gérés par des opérateurs internationaux comme Catholic Relief Services (CRS) car l’État guinéén et le Ministère de la Santé est jugé peu fiable fiduciairement. Or, les frais de gestion et de fonctionnement de ces agences sont exorbitants. On se retrouve avec des stratégies de « santé numérique » rédigées par des consultants qui ne connaissent pas nos réalités, et dont les résultats cliniques sont difficilement mesurables. La souveraineté sanitaire passe par la réappropriation de ces fonds et de l’architecture de nos données.

Vous avez exprimé des réserves sur l’approche du PNUD et de l’État concernant l’Intelligence Artificielle. Pourquoi ?

Pr Gayo Diallo : Ma critique porte sur la méthodologie. Le PNUD, qui n’est pas connu pour être un spécialiste de l’IA, a lancé une évaluation de l’IA via un outil standardisé (« AILA ») destiné au secteur public, avec un budget modeste, en ignorant largement les initiatives locales préexistantes comme la dynamique issue de la conférence DounIA.
C’est un symptôme récurrent : on préfère recruter une expertise étrangère pour rédiger une stratégie nationale, alors que la compétence existe dans la diaspora et sur place. Cela envoie un signal désastreux. Une stratégie nationale d’IA doit être conçue par ceux qui comprennent le contexte sociologique et économique du pays, pas transposée via un framework générique. Je dénonce l’opacité de certains appels d’offres qui semble taillés sur mesure pour des consultants déjà identifiés, au mépris des règles de concurrence et de l’expertise guinéenne. Je rappelle s’agissant du PNUD, qu’il finance par ailleurs des programmes de “Bonne Gouvernance”, il conviendrait qu’il soit cohérent.

Justement, revenons sur le projet « DounIA ». Quelle était son ambition initiale ?

Pr Gayo Diallo : DounIA (Données Numériques et Intelligence Artificielle) se voulait une réponse scientifique et structurante. L’objectif n’était pas de faire un événement ponctuel, mais de lancer une dynamique avec des groupes de travail pérennes pour accoucher d’une feuille de route souveraine à termes. Nous avions réussi à mobiliser des sommités africaines de l’IA.
Malheureusement, la logique politique semble avoir pris le pas sur la logique scientifique. L’événement a été en grande partie récupéré pour de la communication institutionnelle, reléguant les experts et le travail de fond au second plan. L’investissement sur la forme a eu tendance à négliger le fond (financement du travail des ateliers de co-élaboration). C’est dommageable, car l’IA demande de la rigueur, des mathématiques et une vision long terme, pas simplement des effets d’annonce.

Où en est la Guinée sur l’IA par rapport au reste du monde ?

Pr Gayo Diallo : Le fossé se creuse car nous négligeons la fondation : le Capital Humain. L’IA, ce n’est pas ChatGPT, c’est de l’infrastructure d’une part, de l’algèbre, des statistiques, de l’algorithmique d’autre part. Il faut renforcer massivement nos filières STEM (Sciences, Technologies, Ingénierie et Mathématiques).
S’il convient de reconnaitre des initiatives dans le bon sens au Ministère de l’Enseignement Supérieur, notamment les récents recrutements, respectivement de 170 en 2024 et 300 en 2025, d’enseignements chercheurs. Tout comme la volonté de sortir les Masters actuels d’un fonctionnement centré autour d’un individu, en mettant en place de vrais diplômes d’établissement, en recommandant néanmoins de manière insistante que l’évaluation pour l’accréditation soit faite par des experts attestés de la filière scientifique concernée. Parmi les Enfin, parmi les choses dans la bonne direction, c’est également d’avoir lancé un institut spécialisé en Mathématiques ou encore la volonté de restructurer les Ecoles Doctorales dans le but d’une optimisation et mutualisation de moyens.
Toutefois, c’est une erreur, aux conséquences malheureuses, de vouloir cantonnée la plupart de ces initiatives à Conakry.
Je suis à cet effet fortement préoccupé par certaines décisions administratives récentes, comme les tentatives de délocalisation ou d’affaiblissement du nouveau Master en  Sciences de Données et IA préparé par l’Université de Labé, qui est pourtant une suite logique de la dynamique régionale amorcée par cet établissement. La centralisation excessive à Conakry est une erreur manifeste de mon point de vue. La décentralisation de certaines initiatives contribue à l’aménagement du territoire et l’accès à de nouvelles opportunités par les guinéens de province. Il faut créer des pôles d’excellence en région pour forcer le développement des infrastructures (énergie, connectivité) à l’intérieur du pays. C’est pourquoi, avoir lancé des Centres Hospitaliers Régionaux en lieu et place de CHU me semble être une erreur stratégique qui ne contribuera ni au développement de filières de santé en régions, ni au rapprochement des populations de l’expertise médicale de pointe qui se retrouve au niveau des CHU.


Le ministre de l’Enseignement Pré-Universitaire a annoncé que 2 200 écoles ont été connectées. Quelle est votre analyse ?

Pr Gayo Diallo : Je respecte la volonté du Ministre Jean-Paul Cédy, mais il faut auditer ces chiffres. Que veut dire « connecter une école » ? Tirer un câble dans le bureau du directeur ne sert pas la pédagogie.
Pour parler d’école numérique, il faut le triptyque : Terminaux (les élèves ont-ils accès à des ordinateurs ?) + Contenu (quelles ressources pédagogiques sont disponibles ?) + Usage (est-ce intégré au programme scolaire ?). Si nous n’avons que le tuyau sans les terminaux ni le contenu, c’est un investissement stérile.
Par ailleurs, se féliciter de la connectivité en 2025, donc en période de post-pandémie et de confinement, est un aveu de faiblesse. Cela devrait être un prérequis infrastructurel standard, comme l’eau ou l’électricité (qui du reste n’est toujours pas pleinement assuré). Le véritable défi, c’est la transformation de l’apprentissage par le numérique. Tant que nous resterons dans une logique de “main tendue” et de consommation de technologies importées sans produire nos propres contenus et sans former nos maîtres, nous ferons de la figuration numérique.

Interview réalisée par Ousmane II SOW et Amadou Sadjo DIALLO, pour Conakryweb.com

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